Présidence du Parlement européen : laborieuse victoire d’Antonio Tajani

Le Parlement européen a élu hier son nouveau président pour deux ans et demi. Antonio Tajani a remporté sans surprise le scrutin, mais au terme d’une interminable et absurde journée électorale qui a fait émerger les fractures au sein de l’organe législatif européen.

Jamais, dans l’histoire du Parlement européen, l’élection de son président n’avait été aussi longue et laborieuse. Mardi 17 janvier, il aura fallu pas moins de quatre tours, soit plus de douze heures, pour consacrer le grand favori du scrutin, l’Italien Antonio Tajani. Depuis 1979 et l’instauration du suffrage universel au Parlement européen, les grands groupes politiques avaient toujours su s’entendre pour porter un seul et même candidat au perchoir. Cette “alliance sacrée” communautaire permettait en outre de faire rapidement émerger une majorité et de conserver le pouvoir entre les mains des partis traditionnels. Mais lorsque le président socialiste Martin Schulz déclare en novembre ne pas se présenter à sa propre succession, les esprits s’échauffent et le parti S&D (de gauche), qui aurait théoriquement dû laisser la place au PPE (de droite), décide de présenter son propre candidat. En effet, dans le cas contraire, toutes les institutions seraient entre les mains de la droite (Donald Tusk dirige le Conseil tandis que Jean-Claude Juncker est à la tête de la Commission). Pour le PPE, les socialistes ont mis en pièce leur alliance tacite. Le parti de droite a nommé candidat Antonio Tajani, proche de Berlusconi, membre fondateur de Forza Italia, considéré par la gauche comme plus radical que d’autres candidats du PPE, et mis en cause dans le scandale du Dieselgate, étant à l’époque Commissaire européen à l’Industrie. Chacun restant campé sur ses positions, persuadé de son intégrité et de la vilenie de l’autre, le modèle de désignation politique par coalition s’est effondré, lors d’une longue et laborieuse journée dont le Parlement est ressorti affaibli.

Quatre tours flexibles

Les traités prévoient que l’élection du Président du Parlement européen se fasse en quatre tours maximum. Les trois premiers opposent tous les candidats, et le dernier n’oppose que les deux meilleurs. Dans le cas très improbable d’une égalité, c’est alors le plus âgé qui l’emporte. Le nombre de candidats n’est pas limité pour les trois premiers tours : ils peuvent se retirer, s’allier, s’inscrire en cours d’élection tant que la majorité absolue n’est pas atteinte (la moitié des votants plus un, soit, hier, 345 voix). L’objectif de cette flexibilité est de favoriser les alliances entre groupes politiques et l’influence que les petits groupes peuvent avoir sur les plus grands. Ainsi, un candidat de moindre influence pourra renoncer à la présidence et donner des consignes de vote en faveur d’un autre candidat, si celui-ci s’engage à le soutenir dans le futur. Guy Verhofstadt, le charismatique président du groupe ADLE (centre libéral) a ainsi créé la surprise hier matin, en annonçant avant même le premier tour qu’il se retirait et soutenait M. Tajani. Dès lors, la victoire du président du PPE semble inévitable. A l’issue du premier tour, M. Tajani est en tête, suivi du social démocrate Gianni Pittella. Les scores qui suivent sont plus dérisoires, et quand M. Schulz déclare que les candidats ont deux heures devant eux pour s’organiser avant le second tour, il semble que la victoire d’Antonio Tajani ne fait plus de doute. Seulement, lors du deuxième, puis du troisième tour, aucun des candidats n’acceptera de se retirer. Chacun conservera sa place, assuré de sa légitimité, et faisant évidemment les mêmes scores ridiculement identiques d’un tour à l’autre. C’est finalement à 21 heures passées que le quatrième tour départage les deux sempiternels premiers. Tajani obtient une majorité confortable grâce au ralliement de dernière minute de l’ECR de Mme Stevens.

La démocratie européenne paralysée ?

L’inertie et la résignation des six candidats, refusant de bouger un tant soit peu leur ligne politique, préférant ne s’assurer aucune position de force plutôt que de renoncer à une présidence utopique, témoigne d’un système politique qui s’est grippé et qui ne semble plus fonctionner. Alors que le Parlement européen avait toujours renvoyé une image positive de pluralité politique assortie à une capacité à créer des coalitions, la journée d’hier a sidéré les observateurs, journalistes, fonctionnaires et visiteurs, par ses répétitions prévisibles et absurdes. Pourtant il est essentiel aujourd’hui de renvoyer une bonne image du Parlement européen. Martin Schulz est parvenu à le faire mieux connaître du grand public durant ses cinq années de mandat, mais la responsabilité d’Antonio Tajani est encore plus grande : en 2019, les Européens voteront pour leurs eurodéputés. Cette élection aura une importance capitale pour la survie de l’Union européenne. D’ici là, l’Europe devra surmonter la plus grande crise de son existence : Brexit, chômage, crise de la zone euro, terrorisme, crise des migrants, administration Trump… Les citoyens européens, sensibilisés à ces questions européennes, attendront des institutions qu’elles dressent un bilan, assument leur responsabilité et proposent une alternative. Antonio Tajani peut se targuer d’être véritablement légitime, car son élection n’est pas le fruit d’un arrangement, mais il devra admettre qu’il n’est pas parvenu à rassembler les partis autours de valeurs communes. La communauté de destins est au point mort et c’est – encore une fois – les partis populistes qui sortent gagnants de ce marasme. Quoi de mieux pour dénigrer l’Europe qu’une Europe qui s’affaiblie et se fractionne elle-même ? Car finalement, le déroulement de la journée électorale est une triste métaphore de l’Union européenne : une institution sacralisant une poignée de puissants, mais aux oeillères si solidement installées, qu’elle répète inlassablement les mêmes erreurs, en dépit d’un manque de résultat flagrant et d’une critique toujours plus virulente de la part de ses propres acteurs. Elena Blum

Elena Blum
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Ancienne présidente d'Eurosorbonne, co-fondatrice du journal, journaliste professionnelle, j'aime le bourgogne blanc, les chats et l'idée d'une Europe sociale.
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