Grèce et « Macédoine » : un conflit au nom de l’histoire

Mercredi 24 janvier, lors du forum de Davos, Alexis Tsipras, premier ministre grec, et Zoran Zaev, chef du gouvernement macédonien, se sont rencontrés pour entamer le dialogue sur le conflit du « nom ». Alors que des manifestations de taille s’organisent à Athènes et à Thessalonique, cette rencontre est une première depuis sept ans. Un compromis serait-il en route ?

Le dialogue entre les deux pays s’est rouvert, puisque, le 31 mai 2017, le social-démocrate Zoran Zaev est élu chef du gouvernement macédonien. Il déclare qu’il sera à la tête  d’un « gouvernement responsable, réformiste et européen ». Côté grec, le pays sombre toujours sous la pression d’une crise économique qui pèse depuis 10 ans. Les grecs ont fait beaucoup d’efforts ces dernières années, et avec la montée du populisme, le renoncement à une partie de leur patrimoine semble être la concession de trop. Dimanche 21 janvier, à Thessalonique, environ 90 000 manifestants se sont rassemblés pour exprimer leur opposition au compromis sur le nom de la Macédoine envisagé par le gouvernement Tsipras. Les semaines suivantes, la foule se ressemble cette fois-ci à Athènes.

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Depuis 27 ans, ces deux pays se disputent un mot. Le litige opposant la Macédoine à la Grèce, qui revendique l’héritage culturel du nom de Macédoine, a beaucoup de conséquences. La querelle pourrait sembler vaine, mais elle constitue l’un des principaux obstacles à l’intégration euro-atlantique de la Macédoine. Membre de l’OTAN, la Grèce a fait usage de son pouvoir de véto pour empêcher celle-ci de rejoindre l’Alliance. Ce report d’adhésion risque de fragiliser un jeune Etat où l’accession à l’UE et à l’OTAN constitue l’un des rares sujets de consensus. 

Les origines du conflit

La Macédoine, officiellement ARYM (Ancienne République Yougoslave de Macédoine), est un petit pays d’à peine plus d’un 1,5 millions d’habitants. L’histoire de son territoire est si riche qu’elle engendre des conflits. En effet, l’ancien premier ministre macédonien Nicola Gruevski s’est servi de l’héritage d’Alexandre le Grand et de son père Philippe II, antiques rois grecs de Macédoine qui ont fédéré la Grèce autour d’un empire hellénistique très puissant. Indéniablement d’origine grecque, la vaste région de la Macédoine fut occupée par plusieurs ethnies (bulgares, albanais, serbes et grecs) avant qu’une partie de ses terres devint un pays indépendant en septembre 1991, suite à la dissolution de la Yougoslavie.

Le nouvel État choisit le nom de « République de Macédoine », marquant le début d’un long désaccord. Dans le choix du nom, les élites grecques voient l’indice d’un irrédentisme latent. Inquiets de voir leurs voisins exprimer des revendications territoriales quant à la région de la Macédoine grecque, ils obtiennent, lors du sommet européen de Bruxelles le 16 décembre 1991, l’insertion d’une mention particulière dans la déclaration finale de reconnaissance des républiques yougoslaves. On insiste sur le renoncement explicite à tout irrédentisme et on demande des amendements à la Constitution, qui seront faits en 1992.

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Le drapeau macédonien est également source de polémiques. © Flickr

Mais l’adoption en août 1992 par la Macédoine d’un drapeau représentant sur fond rouge l’étoile du soleil de Vergina ne fait qu’accroître le trouble du gouvernement grec. L’utilisation de ce symbole, retrouvé en 1977 sur une sépulture que l’on pense être celle de Philippe II, père d’Alexandre le Grand, est ressentie comme une provocation par les grecs. Andreas Papandreou, alors premier ministre, impose un embargo à la Macédoine en 1994.

Face à la difficulté de régler le différend de façon bilatérale, les deux pays décident de trouver un accord sous les auspices de l’ONU. En septembre 1995, à New York, les ministres des affaires étrangères des deux pays signent un accord temporaire. La Grèce promet de ne pas bloquer l’adhésion du pays aux instances internationales, sous le nom provisoire d’ARYM. En échange, la Macédoine change d’emblème sur le drapeau.

Les relations économiques entre Athènes et Skopje ont largement repris depuis, mais le désaccord sur le nom persiste. Alors que la Macédoine obtient le statut de pays candidat à l’UE en 2005, l’opposition grecque n’a pas permis l’ouverture des négociations. Pour l’OTAN rien n’avance non plus. En avril 2008, au sommet de Bucarest, le gouvernement grec met son véto à l’adhésion de la Macédoine, tant que le conflit du nom n’est pas résolu.

Les usages du passé : le point sensible

Ce litige ne peut pas être traité comme un simple problème de « labelling ». La dispute a des connotations territoriales à partir du moment où il existe plusieurs Macédoines (grecque, macédonienne, bulgare et même un tout petit territoire albanais). Mais ce qui enflamme les esprits c’est surtout la crainte que l’héritage culturel grec, issu de la période hellénistique, serait confondu avec le passé historique d’une « autre » Macédoine, slavophone. Les grecs considèrent que tout héritage issu de la dynastie des Argéades serait indéniablement grec et donc toute utilisation des symboles de cette dynastie serait une appropriation de l’histoire grecque.

Le blocage sur la question a largement été maintenu par plus de 10 ans de politique nationaliste de l’ancien premier ministre macédonien, Nikola Gruevski. Membre de l’Organisation révolutionnaire macédonienne intérieure et du parti démocratique pour l’Unité nationale macédonienne (VMRO-DPMNE), Gruevski a voulu construire une image d’un passé macédonien qui incluait des références de la période hellénistique.

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Macédoine
L’ancien Premier ministre Nikola Gruevski avait lancé un vaste programme de constructions monumentales de style antique dans la capitale. © Flickr

En décembre 2008 il renomme l’aéroport de Skopje en « aéroport Alexandre le Grand », provoquant l’indignation de beaucoup de grecs. Gruevski s’enfonce dans sa construction d’histoire nationale avec un projet de rénovation de la capitale, appelé « Skopje2014 », et très critiqué au sein même du pays. Il prévoit de couvrir la ville avec des édifices néoclassiques et d’imposantes statues, comme celle d’Alexandre le Grand, mesurant 22 mètres de hauteur. Plusieurs ONG, dont certaines proches du SDSM (Union sociale-démocrate de Macédoine), ont dénoncé une initiative urbanistique dispendieuse, à l’esthétique contestable et qui offrirait une interprétation controversée de l’histoire du pays.

L’intérêt pour l’Europe s’affaiblit chez les macédoniens. Face aux campagnes nationalistes du VMRO-DPMNE, ils passent de 95% à 60% en 2015 à vouloir adhérer à l’UE. Evangelos Venizelos, ministre des affaires étrangères de la Grèce entre 2013 et 2015, déclare à Bruxelles, le 21 janvier 2014, que « l’obstacle aux négociations d’adhésion entre l’UE et l’ARYM n’est pas la soi-disant dispute sur le nom. Le problème est l’acceptation des valeurs européennes et le respect des critères de Copenhague ».

Le dialogue reprend

Après 10 ans de politique nationaliste, la Macédoine tourne désormais la page avec l’arrivée de Zoran Zaev, membre du SDSM, élu chef du gouvernement le 31 mai et mettant fin à une longue période d’incertitude politique. Nikola Gruevski, son prédécesseur, n’arrivant plus à tenir un pays déchiré par des scandales de fraudes électorales et de corruption, cède sa place à un nouvel homme qui promet le progrès. Zoran Zaev assure qu’il va œuvrer pour une adhésion à l’UE et à l’OTAN d’ici fin 2018 et il annonce qu’une solution au conflit du nom sera trouvée d’ici l’été 2018.

Après sept ans d’inactivité, les échanges reprennent entre Athènes et Skopje. Mercredi 24 janvier, à Davos, Alexis Tsipras et Zoran Zaev se sont entretenus pour faire des concessions. Zaev annonce qu’il changera le nom de l’aéroport Alexandre le Grand, et qu’il arrêtera les revendications historiques de son prédécesseur. Tsipras, quant à lui, promet de soutenir son voisin dans le processus d’adhésion euro-atlantique.

Matthew Nimetz, l’émissaire des Nations unies sur cette question, a lui aussi relancé la machine avec des visites à Athènes et à Skopje. Parmi les propositions de noms on trouve la « République de Macédoine du Nord », la « République de Macédoine du Vardar », ou encore la « République de la Haute Macédoine ». Dans un entretien sur Euronews le 2 février dernier, Nimetz déclare : « Je crois qu’il est possible de trouver une solution et qu’elle soit satisfaisante pour les deux pays ».

Mais, ce n’est pas l’avis de beaucoup de grecs qui ont investi les rues de Thessalonique et d’Athènes, dénonçant le « bradage de la Macédoine ». Si l’on croit aux sondages, 59% des grecs ne souhaitent pas voir le préfixe « Macédo » dans le nouveau nom du pays, contre 35% qui n’y voient pas d’inconvénient.

La Grèce partagée

Alors que Tsipras insiste sur sa responsabilité à trouver un compromis, le parti d’opposition Nouvelle Démocratie (Nea Dimokratia, droite libérale) accuse le premier ministre d’avoir réveillé la question du nom afin de diviser la droite grecque. Mais pour beaucoup de grecs, cet épisode témoigne de la hausse du populisme au sein du pays. Ils dénoncent les manifestations contre le nom de la Macédoine et s’étonnent de voir une telle foule se mobiliser pour des questions « identitaires », alors qu’une nouvelle réforme du gouvernement, datant du 15 janvier dernier, prévoit la suppression du droit de grève reconnu par la Constitution grecque !

La population grecque, exaspérée par l’austérité et les atteintes au droit social, s’accroche à ses mythes antiques et craint la « concession de trop ». Les manifestations contre le nom de la Macédoine expriment plus un général « ras-le-bol » des grecs vis-à-vis de leur gouvernement qu’un simple mécontentement sur le consensus envisagé.

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Enfin, Yannis Varoufakis a exprimé ses craintes dans une tribune publiée au « Journal des éditeurs » (EFSYN). Selon lui, il faut avant tout faire la distinction entre l’ancienne Macédoine, qui était sans aucun doute grecque, et le territoire actuel qui est partagé entre 3 Etats. Il rappelle que le pays grec doit faire face à des défis beaucoup plus importants et que les efforts de tous les grecs doivent se concentrer sur la crise financière et la fin du dictat des créanciers dans le pays.

Après une administration Obama perçue comme moins favorable à la cause macédonienne, puis un désintérêt total de Trump aussi bien pour l’UE que pour l’OTAN, les espoirs de Skopje reposent presque exclusivement sur une médiation de l’UE. La tâche est plus que délicate pour le gouvernement grec qui doit convaincre son opinion publique qu’une ouverture des pourparlers d’adhésion ne présagerait pas de l’issue finale du différend. Les décideurs européens maintiennent, eux, que la solution doit venir des deux protagonistes et accentuent leurs pressions en vue d’un compromis. Après dix ans d’ingérence dans les affaires régaliennes de la société grecque, ce manque de prise de position ne peut-il pas faire durer davantage le désaccord ?

Maria-Christina Sotiropoulou
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Auparavant prof d'histoire, je suis polyglotte, profondément européenne, passionnée de culture et je m'intéresse également aux questions environnementales.
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