George Soros, l’homme qui effraye les autoritaires

Milliardaire d’origine hongroise, George Soros incarne presque à lui tout seul ce que déteste Viktor Orbán et ses alliés des démocraties illibérales d’Europe centrale. Portrait d’un bouc émissaire accusé de tous les maux.

S’il est un homme qui symbolise la haine que voue Viktor Orbán aux pro-européens, aux libéraux et aux défenseurs d’une société multiculturelle, George Soros en est l’illustration parfaite.

Accusé d’à peu près tout – soutien à un coup d’État en Macédoine, soutien à des réseaux de passeurs de migrants, entre autres – il a tissé, par l’intermédiaire de ses multiples fondations, un réseau d’influence et de soutien aux valeurs progressistes et libérales parmi les plus puissants au monde.

Une enfance sous le poids de l’histoire

Né en Hongrie en 1930, juif, il bénéficie de l’aide d’un membre du gouvernement pour échapper, lui et sa famille, à la déportation. Mais sitôt la guerre terminée, il est contraint de fuir cette fois le régime communiste en gagnant le Royaume-Uni. Il y entame des études à la London School of Economics, où il est notamment influencé par un de ses professeurs, le philosophe Karl Kopper, profondément anti-communiste, qui forgera sa vision libérale de l’économie.

Son départ aux États-Unis coïncidera avec le début de la construction d’une fortune personnelle qui ne cessera de s’accroître, le plaçant aujourd’hui parmi les hommes les plus riches du monde avec environ 25 milliards de dollars. Spéculateur redouté, il commet son plus grand fait d’arme en 1992 lorsqu’il fait « sauter la banque d’Angleterre », empochant 1 milliard de dollars en une nuit. S’appuyant sur son intuition lui faisant dire que la pression mise sur la Livre Sterling au sein du Système Monétaire Européen d’alors l’obligerait un jour à en sortir, il spécule des sommes folles, mettant une telle pression sur les marchés que la monnaie britannique n’a d’autre choix que de sortir du SME, provoquant ce premier coup d’éclat chez Soros.

De la finance à la philanthropie

Chez les milliardaires philanthropes, George Soros se place parmi ceux qui en font le plus, et s’attire ainsi les foudres de ceux qu’il combat, en premier lieu les régimes autoritaires.

Motivé par un profond traumatisme hérité du nazisme, puis de la dictature communiste, il met très tôt ses moyens considérables au service de la défense des droits de l’Homme ou encore de l’éducation. L’Open Society Foundations, créée en 1979, est à la tête du réseau tentaculaire d’ONG qu’il a mis sur pied dans plus d’une centaine de pays à travers le monde. Déployant des branches un peu partout, il finance l’accès à l’éducation, ou encore de nombreux rapports sur les droits de l’Homme dans des pays qui en demeurent bien loin.

Cette influence au service d’une lutte contre les régimes autoritaires le place dans le viseur de ces derniers, en particulier dans son propre pays. Ennemi juré de Viktor Orbán, il a disposé de l’ironique privilège de voir des lois être votées et le visant presque nommément. Première en date, la réforme de l’enseignement du 10 avril 2017, destinée à restreindre l’implantation d’universités sur le sol hongrois si celle-ci n’ont pas de campus dans leur pays d’origine.

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Était indirectement visée l’Université d’Europe centrale, créée par le milliardaire spéculateur, anglophone et réputée pour être l’une des plus prestigieuse en formant de futures élites sur un modèle de « bonne gouvernance, de développement durable et de transformation sociale ». La seconde date de juin 2017, avec une loi renforçant le contrôle sur les ONG bénéficiant de fonds étrangers. Difficile de faire plus explicite.

Une cible privilégiée

Sa vision d’une société multiculturelle, pro-européenne, et ses nombreuses actions accompagnées des moyens colossaux qu’il déploie, en font la cible de campagnes plus que jamais douteuses de la part du gouvernement hongrois. Ainsi, ce dernier a régulièrement lancé des campagnes d’affichages représentant George Soros comme un marionnettiste agitant un réseau déployé dans toutes les strates de la société, en particulier financier, rappelant les pires caricatures antisémites.

Dans le sillage de l’autoritaire Orbán – qui a lui-même bénéficié d’une bourse Soros – c’est toute la frange dure des gouvernements d’Europe centrale qui a trouvé en George Soros la figure qui cristallise leurs angoisses. De la Macédoine à la Pologne en passant par la Roumanie, mais aussi la Russie. Il s’est également retrouvé dans le viseur des partisans de Donald Trump lors de la campagne électorale américaine. Dernièrement, il a été violemment mis en cause par les pro-Brexit en finançant des campagnes pro-remain, étant accusé d’intervenir directement dans le vote d’un pays dont il ne possède pas la nationalité. Une accusation d’entrave à la démocratie qui s’ajoute à la longue des maux dont est accusé.

Si l’homme âgé de 87 ans semble prendre ses oppositions comme des trophées, il cultive néanmoins un certain paradoxe propre à certains philanthropes aujourd’hui très dépensiers. Il a notamment déclaré à plusieurs reprises que le système qui l’avait rendu immensément riche, et qui continue aujourd’hui de perdurer ne rendait pas service aux pays pauvres. Lors de la crise économique de 2008, sa pratique agressive de la spéculation a aussi été pointée du doigt comme l’un des phénomènes expliquant l’aggravation de la situation, et dernièrement, Soros s’est vu mis en cause dans l’affaires des Paradise Papers, passant sous les radars des impôts plusieurs millions d’euros.

Entre volonté de régimes plus démocratiques, financement d’organisations défendant les droits de l’Homme au profit d’une vision multiculturelle de la société, à des pratiques économiques douteuses ayant inévitablement laissé des personnes sur le bas-côté, George Soros est finalement un destin aussi unique… que paradoxal.

Corentin Gorin

Ex-rédacteur en chef d'Eurosorbonne.

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