Réécriture de l’histoire à la polonaise

La résurgence du nationalisme polonais peut être en partie attribuée aux manipulations flagrantes de l’histoire par le parti au pouvoir, Droit et justice (PiS). Le PiS cultive soigneusement le mythe de la souveraineté en héroïsant l’histoire, soit pour propager son idéologie catholico-conservatrice à toute la société, soit pour satisfaire à ses propres ambitions. Sous nos yeux, le PiS réécrit et instrumentalise l’histoire de Pologne pour des usages politiques.

Le 11 novembre 2018, la Pologne a célébré les 100 ans de son indépendance. Une célébration marquée par de fortes divisions au sein de la société, et rythmée par des slogans très conservateurs émanant parfois de l’extrême-droite. À cause de la lenteur des décisions des dirigeants, la marche sous le patronage du Président n’a été que tardivement annoncée et, en conséquence, s’est tenue un kilomètre devant une « Marche de l’Indépendance » organisée par des nationalistes. Celle-ci a battu un record de participation en ressemblant 250 000 personnes qui ont scandé, à part les mots d’ordre officiels « Dieu, honneur, patrie », des propos ouvertement anti-européens, anti-libéraux et islamophobes. Le drapeau européen brûlé par les nationalistes est l’un des moments le plus marquant de cette commémoration. Est-ce là la vraie image de la Pologne, 100 ans après la proclamation de l’indépendance ? Quel est le rôle du parti au pouvoir PiS dans la création du mythe de la souveraineté polonaise ?

Le parti au pouvoir semble être un véritable entrepreneur de mémoire qui s’immisce dans l’interprétation de certains événements historiques afin d’en tirer des profits politiques. Maurice Halbwachs, sociologue français mort en déportation à Buchenwald le 16 mars 1945, s’est déjà intéressé au rapport de la mémoire et de la société. Selon lui, il faut distinguer l’histoire et la mémoire, car celle-ci est une construction sociale dans laquelle se produit une sélection de souvenirs pour renforcer l’identité, en occurrence la « polonitude ».

La jeunesse, première cible de la propagande

Les récentes actions du parti PiS démontrent la validité des mots du linguiste américain Noam Chomsky, qui disait que « la propagande est aux démocraties ce que la violence est aux dictatures ». Étant donné que ce sont avant tout les enfants qui sont les plus exposés aux effets de la propagande, Adam Leszczyński, historien, sociologue et professeur à l’Université SWPS à Varsovie, a analysé trois nouveaux manuels de l’histoire pour les élèves de quatrième année de l’école primaire dans un article intitulé « Pape et hussard maudit renversent les Bolcheviks » publié en novembre dans un hebdomadaire polonais Polityka. Sa conclusion : les enfants découvriront que le début de l’histoire de Pologne commence avec la christianisation en 966, passe par de nombreuses batailles et massacres et finit par l’élection du Pape polonais Jean Paul II. En effet, Adam Leszczyński remarque que 80% du contenu est focalisé sur les guerres, les insurrections et les souverains, alors qu’il n’y a que très peu de mentions concernant la culture et l’économie polonaise. En conséquence, les élèves vont penser que leurs ancêtres ne faisaient que prier et faire la guerre. De plus, ce qui relève de la manipulation historique est le fait de limiter la résistance contre le communisme à la lutte armée des organisations clandestines, dites « soldats maudits », tandis qu’en réalité les lignes principales de la résistance étaient avant tout politiques. Il est relativement facile pour le PiS de fournir aux jeunes Polonais, qui n’ont jamais connu le régime autoritaire, des informations fortement biaisées, pour élever son futur électorat. En effet, les nouveaux manuels diabolisent le communisme à tel point que, selon l’auteur, on pourrait remplacer le nom de la République populaire de Pologne par la Corée du Nord. À cet égard, les élèves ne sauront pas que Wisława Szymborska, prix Nobel de littérature, ou le réalisateur polonais Andrzej Wajda, ont contribué à l’essor de la culture polonaise malgré la censure.

Les auteurs de trois manuels ont également omis que la Pologne était une nation multiculturelle jusqu’à 1939, et n’ont pas même consacré une leçon distincte à l’Holocauste – événement absolument crucial de notre histoire contemporaine et qui s’est déroulé en partie sur le territoire polonais. D’après le professeur, il manque dans tous les manuels un équilibre entre certains faits. Le volume des informations concernant le Pape est disproportionné par rapport à celui des autres personnalités éminentes de l’histoire polonaise comme Lech Wałęsa, président-fondateur du mouvement des syndicats polonais Solidarność. C’est ainsi que les élèves apprendront que c’était bien le Pape et l’Église polonaise qui avaient chassé l’obscurité du régime de la République populaire de Pologne. En revanche, la partie consacrée à Lech Wałęsa est marginalisée car les auteurs d’un manuel ont totalement ignoré le fait que Lech Wałęsa avait été en tête de la grève au Chantier naval de Gdańsk et de tout le mouvement Solidarność, et qu’il avait ensuite été démocratiquement élu Président de la Pologne en décembre 1990.

L’influence de l’Institut de la mémoire nationale

Lech Wałęsa a été l’objet d’attaques de la part du parti PiS dès son arrivée au pouvoir. Le PiS l’accuse d’avoir collaboré avec les services de sécurité communiste (SB) sous le pseudonyme de « Bolek ». Selon les expertises graphologiques menées à la demande de l’Institut de la mémoire nationale, Wałęsa aurait signé des documents couvrant la période entre 1970 et 1974 et attestant de son engagement dans la collaboration moyennant une rémunération. Bien qu’en juillet 2018 l’Institut ait relevé qu’il n’y avait plus aucun doute que l’ancien Président était bien « agent » communiste, celui-ci nie toujours l’authenticité desdits documents. Les intentions de l’Institut sont suspectes, surtout que les relations entre L. Wałęsa et le président du parti au pouvoir Jarosław Kaczyński sont tendues depuis 30 ans. Les premiers différends ont commencé en 1990 quand Kaczyński exerçait les fonctions de Ministre d’État et de Chef de la chancellerie du président Wałęsa. À l’époque, les disputes concernaient les candidats potentiels à la fonction du Premier ministre ainsi que le choix des réformes. Les anciennes dissensions ont été une fois de plus accentuées le 22 novembre 2018 à l’occasion d’un procès où Kaczyński attaquait en justice son ancien ennemi en raison de ses statuts sur Facebook, l’accusant du crash de Smolensk de 2010 (le président Lech Kaczyński, frère de Jarosław Kaczyński et 95 autres personnes sont morts à cette occasion).

Par ailleurs, l’Institut de la mémoire nationale, souvent au premier plan de la vie politique polonaise, est connu pour s’immiscer dans la représentation des faits historiques. En février 2018, la Diète polonaise (chambre basse du Parlement) a adopté un amendement élargissant le champ des poursuites des crimes contre la nation polonaise menées par ledit Institut. Au nom de la défense de la réputation de la patrie et afin de nier toute participation des Polonais à la Shoah, il est devenu possible de condamner à trois ans de prison quelqu’un qui avait « attribué à la nation ou à l’État polonais des crimes nazis commis par le IIIe Reich allemand (…), de crimes de guerre ou d’autres crimes contre la paix et l’humanité ». Même si, à la suite de fortes réprimandes infligées par l’Israël et les États-Unis la peine de trois ans a été supprimée, en théorie, l’Institut peut toujours exercer les poursuites civiles.

L’enjeu de la décommunisation

Le parti PiS s’est mis également à démanteler tout héritage du régime communiste au grand dam du « modèle pacté » de la transition démocratique. Depuis octobre 2017, les retraites et les pensions versées aux anciens fonctionnaires du SB relatives à la période du service de l’État totalitaire (1944-1990) ont fortement diminué. Elles ne peuvent désormais pas dépasser la hauteur des allocations moyennes, ce qui veut dire que la retraite peut s’élever au maximum à 2100 PLN (500 EUR) et la pension à 1500 PLN (350 EUR). Certains anciens fonctionnaires ont même vu leurs retraites diminuer à 854 PLN net (199 EUR) ! Cette loi concerne également ceux qui ont commencé à travailler au crépuscule de la République populaire de Pologne, pour après devenir policiers dans une Pologne démocratique. Selon les estimations, 50 000 personnes ont été touchées par la baisse des retraites. D’après le parti politique l’Alliance de la gauche démocratique il s’agit bien d’une violation des droits de l’Homme. Néanmoins, il est à craindre que le vent de la décommunisation continue de souffler et que les nouveaux entrepreneurs de mémoire n’aient pas encore dit leur dernier mot.

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