L’élection de Trump et les relations transatlantiques : quelle fracture ?

Le saviez-vous ? Il existe, en orthopédie, plusieurs systèmes de classification pour évaluer la gravité d’une fracture ouverte. Le plus commun, développé par Ramon Gustilo, va de la fracture type 1 à la fracture type 3C. En gros, d’une petite blessure propre à une sorte de carnage chirurgical. Écartons tout de suite les interrogations légitimes de nos lecteurs : il n’est pas question de verser dans le gore ou d’appliquer une analyse médicale à un article de relations internationales ; ce serait absurde. En revanche, il est important de s’interroger sur le terme de « fracture », souvent utilisé et un peu galvaudé quand on parle des relations transatlantiques sous l’ère Trump. Une fracture ça s’évalue, ça se soigne, ça se dégrade à l’occasion. A quel point la rupture dans les relations transatlantiques provoquée par l’élection de Donald Trump a-t-elle été profonde ?

 

Ce qui est certain c’est que la bromance, affichée un temps entre Donald Trump et Emmanuel Macron, a du plomb dans l’aile. Exit les chaleureuses embrassades et les dîners à la Tour Eiffel, place aux piques. Jeudi 29 novembre 2018, en amont du sommet du G20 de Buenos Aires, Macron confiait au quotidien argentin La Nacion qu’« il [était] vrai que certaines décisions récentes des États-Unis [s’étaient] faites au détriment des intérêts de leurs alliés. » Il rappelait ensuite que « C’est justement dans ces temps de crise qu’il faut défendre nos valeurs communes qui reposent sur le modèle multilatéral et la coopération », une déclaration absolument conforme à sa vision des relations transatlantiques, et internationales en général. Quelques jours après les cérémonies du 11 Novembre à Paris, Trump se fendait de quelques tweets bien assaisonnés sur « Emmanuel » et l’une de ses phrases évoquant un projet d’armée européenne – un vieux serpent de mer.

Derrière ces échanges d’amabilités, finalement vite oubliés, se cache un malaise plus profond : celui de la remise en cause du multilatéralisme, socle des relations transatlantiques depuis 1945. Donald Trump s’évertue à battre en brèche cette conception selon laquelle les relations internationales devraient se faire dans un cadre multilatéral : très méfiant vis-à-vis des organisations internationales, il privilégie les sommets bilatéraux et préfère rencontrer ses homologues en face à face, de manière plus personnelle. C’est un président imprévisible, et il en fait d’ailleurs sa marque de fabrique. C’est ainsi qu’il s’est retiré de l’Accord de Paris sur le climat et de l’Accord de Vienne sur le nucléaire iranien. Ces décisions unilatérales ont brusqué les partenaires des États-Unis, qui ont très vite compris qu’il allait falloir composer avec le comportement imprévisible du nouveau président.

 

Il faut néanmoins nuancer la profondeur de cette rupture affichée. En effet, Emmanuel Macron et Donald Trump ont affiché depuis le début de leur relation de travail une entente cordiale, voire amicale, et ce bien que Macron n’ait pas réussi à dissuader Trump de ne pas sortir des accords cités plus haut. La relation entre la France et les États-Unis est aujourd’hui au centre des relations transatlantiques, là où Barack Obama entretenait une forte relation avec l’Allemagne d’Angela Merkel. Sur un certain nombre de sujets, les tensions transatlantiques ne sont pas nouvelles. Certaines sont récurrentes : c’est le cas de la question du « partage du fardeau » au sein de l’Alliance atlantique (OTAN) : qui doit payer pour la défense de l’Europe ? D’autres sont plus récentes : Barack Obama comme Donald Trump affichent un intérêt finalement limité pour l’Europe. Sur les questions de sécurité, les deux présidents américains se sont illustrés par une volonté de se désengager du Moyen-Orient. Cependant, le style diplomatique de Trump est absolument inédit, et renforce l’écho provoqué par ses décisions et ses déclarations à l’emporte-pièce.

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D’Obama à Trump, une certaine forme de continuité

 

Après deux mandats de Bush fils en demi-teinte pour les relations transatlantiques, sur fond de fiasco irakien, l’élection de Barack Obama est reçue en Europe comme une véritable bouffée d’air frais. En 2008, alors qu’il fait campagne pour son premier mandat, il prononce un discours fondateur à Berlin. Son show de rockstar attire des dizaines de milliers de jeunes Allemands. Il y évoque l’engagement américain pour l’Europe, rappelle la chute du Mur et le pont aérien… Il se fait aussi le chantre du multilatéralisme, cadre dans lequel les alliés s’écoutent et se font confiance selon lui. Il obtient le Prix Nobel de la Paix peu après son élection, non sans critiques. Avec des attentes aussi grandes autour de sa présidence, il était difficile de concevoir qu’il ne déçoive pas les Européens à un moment ou à un autre. Et ce fut d’ailleurs le cas assez rapidement. Cependant, il est primordial de noter que cette déception s’est faite dans les deux sens.

 

Là où les Européens furent déçus par le désintérêt américain envers l’Europe en tant que théâtre stratégique, Obama a vite déchanté face à leur manque d’investissement militaire. Alors que les États-Unis demandaient aux membres de l’OTAN plus de troupes pour l’Afghanistan, ces derniers répondirent de manière très limitée. Obama fut aussi consterné par la gestion de la crise libyenne, s’attendant à un plus grand investissement de l’Europe. Les relations transatlantiques sous Barack Obama avaient donc un goût doux-amer. Sa défense du multilatéralisme et du dialogue, ainsi que son éloquence envers l’Europe, était décompensé par des incompréhensions inter-alliés et par un désintérêt stratégique vis-à-vis du théâtre européen.

 

Quant à Trump, c’est simple : l’Europe n’avait aucune attente. Dans un discours de campagne de 2016 où il évoque sa vision de la politique étrangère, il ne cite l’Europe qu’une seule fois… sur le thème de partage du fardeau. C’est réellement sur le point de la sécurité que Barack Obama et Donald Trump peuvent se trouver des points communs. Tout d’abord, sur la question de la formule “America first”. Ces mots, prononcés par Donald Trump, ont une forte nuance nationaliste. Mais cette préférence américaine révèle aussi une volonté affichée de ne pas trop s’engager à l’international, en témoigne la récente décision soudaine de retirer en grande partie les troupes américaines de Syrie. Obama avait aussi annoncé son intention de retirer les troupes d’Irak en 2011, et avait été vivement critiqué pour cela. Obama est arrivé au pouvoir en portant avec lui le traumatisme du désastre irakien. Trump est tout aussi réticent à s’engager, malgré un discours belliciste. La différence étant qu’il était moins évident, en 2011, de lire les failles du système irakien qui allaient conduire à l’apparition de l’État islamique après le retrait des troupes américaines. Quoiqu’il en soit, ces deux décisions ont surpris les alliés occidentaux des États-Unis, qui ont notamment pointé du doigt l’espace laissé à la Russie par ces retraits. Jim Mattis, militaire et ex-ministre de la Défense de Trump, a par ailleurs présenté sa démission au président à la suite de cette annonce.

 

Sur la question de l’OTAN, les critiques sur le manque d’engagement et d’investissement européen ne sont pas nouvelles, simplement plus violentes. Trump comme Obama sont caractérisés par leur désintérêt vis à vis du théâtre européen. Il y a donc une certaine continuité dans les relations transatlantiques depuis l’élection de Trump, et la profondeur de la rupture doit être en partie nuancée.

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L’ère Trump, ou le règne de l’imprévisible

 

Nuance faite, il convient quand même de souligner que les similitudes entre Trump et Obama trouvent vite leurs limites. Sur la question des valeurs de la démocratie libérale par exemple, rien à voir. Selon un rapport du FBI, les crimes racistes et antisémites ont grimpé en flèche pendant la première année de la présidence Trump. Il serait difficile de ne pas corréler ces données avec la libération de la parole raciste, notamment alimentée par Steve Bannon, ultranationaliste ayant travaillé à la campagne du magnat new-yorkais et un temps conseiller à la Maison Blanche. Sur la question de l’économie, les différences sont encore une fois nombreuses. Alors que Barack Obama abordait l’Union européenne comme un partenaire commercial incontournable, ce qu’elle était, Donald Trump la voit comme une concurrente et remet directement en cause les institutions du commerce international.

 

Le dernier assaut diplomatique de Trump contre l’Europe est d’envergure : début janvier, la mission diplomatique de l’Union européenne a été relégué au statut d’organisation internationale. Elle était jusqu’ici traitée comme un État à part entière dans le protocole diplomatique, et se retrouve désormais « en bas de la liste ». Cette décision, prise unilatéralement et sans avertir la diplomatie européenne, est incompréhensible aux yeux des Européens. C’est aller à l’encontre de tout bon sens diplomatique, et perçu comme une humiliation. La délégation aux États-Unis du Parlement européen a adressé une lettre au Congrès, dénonçant une approche « toujours plus dommageable » aux relations transatlantiques.

 

Les Européens sont aussi inquiets du départ de Jim Mattis, perçu comme l’un des derniers « adultes dans la pièce ». Selon une note d’analyse de l’European Council on Foreign Relation, « Pour Berlin, le récent départ de James Mattis (…) a miné la capacité de la Maison-Blanche à comprendre l’Europe. L’expérience de l’armée américaine en matière de coopération avec les alliés de l’autre côté de l’Atlantique – tant pour la défense du territoire de l’OTAN que pour les opérations interarmées hors zone – aura désormais moins d’influence qu’auparavant sur la politique et les décisions de l’administration Trump. (….) Avec le départ de Mattis, il est devenu beaucoup plus difficile de limiter les dégâts dans les relations transatlantiques (“to engage in damage control” en version originale, ndlr). » Cette notion de “damage control” est centrale dans le discours de l’Europe, et surtout de Berlin, quant aux relations transatlantiques actuelles. Alors que Donald Trump s’entend relativement bien avec Emmanuel Macron, sa relation avec Angela Merkel est glaciale. L’Allemagne a décidé d’adopter une position « d’attendre que ça passe » en quelque sorte. Trump montre aussi peu d’intérêt pour Theresa May.

 

Il est évident que la communication de Donald Trump par tweets improvisés et explosifs est inédite, et à le potentiel de causer d’importants dommages. Jusqu’à quel point pourra-t-il la pousser sans nuire durablement aux relations transatlantiques ? Il y a deux conséquences à cette stratégie de la (non)diplomatie en temps réelle, qui donne des sueurs froides à ses conseillers et à ses alliés. Tout d’abord, il y a le fait que le seuil de la tolérance aux « scandales » provoqués par les tweets de Trump est de plus en plus haut. On ne peut qu’imaginer la bronca qu’aurait soulevé ce type de comportement de la part d’un chef d’État avant Trump. Mais il a fait campagne là-dessus, et c’était la simple suite logique. Cette formule fait d’ailleurs recette : il suffit de constater le succès de Bolsonaro au Brésil et de Duterte aux Philippines. Le seuil de tolérance étant plus haut, cette forme de communication commence à rentrer dans la norme et les réactions se font moins fortes. La deuxième conséquence est que cela nous pousse à nous interroger sur la performativité des paroles de Trump. Celle-ci est relativement compliquée à évaluer, justement à cause du caractère outrancier de certaines déclarations. Par contraste, certaines décisions sont assez modérées. C’est par exemple le cas sur l’écart entre ses paroles sur l’OTAN et sur les faits. Et, malgré tout, le président américain n’a pas un pouvoir illimité. Il est en tout cas clair que les paroles, même si les effets sont parfois à nuancer, ont un sens et jouent un rôle important dans la dégradation des relations transatlantiques. Le grand défi pour les chancelleries occidentales est désormais d’apprendre à gérer cette forme nouvelle et peu conventionnelle de communication, pour à la fois ne pas rajouter de l’huile sur le feu et se faire respecter en tant qu’alliés. Une difficulté pour les diplomates européens est de composer avec les paroles et actes incendiaires de Trump, tout en restant attentif à la composante d’imprévu de sa politique étrangère.

 

Il est encore tôt pour évaluer l’impact au long-terme que la présidence Trump aura sur les relations transatlantiques, mais au court-terme la différence avec les présidences Obama est évidente. Les incohérences de Donald Trump, son rejet du multilatéralisme – socle des relations transatlantiques – et une politique étrangère imprévisible renforcent cette fracture. Comme le souligne Ian Bond, « Physiquement, l’Atlantique s’élargit de près de 20 centimètres par an. Politiquement, l’Europe et les États-Unis risquent de s’éloigner beaucoup plus rapidement. » Tout n’est pas perdu, mais rien n’est gagné.

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Crédit photo : White House. Photo redimensionnée.

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