Maxime Calligaro : « Raconter des histoires sur l’Europe, c’est le meilleur moyen de la rendre plus familière »

Des lobbies, des politiciens roublards, des technocrates névrosés, une directive sur le diesel et finalement une eurodéputée balancée du douzième étage du Parlement : Les Compromis est bel et bien un polar. Cette plongée dans la machine bruxelloise est le premier roman de Maxime Calligaro et d’Eric Cardère : le premier est ancien collaborateur parlementaire de l’eurodéputé français Jean Arthuis, le second travaille encore dans les institutions. Mais il écrit sous un nom d’emprunt, pour rester sous les radars… Il faut dire que l’inspiration n’est pas tombée du ciel, et les personnages ne manquent pas de réalisme : Maxime Calligaro nous rapporte qu’une vingtaine de ses potes assistants parlementaires jurent se reconnaître dans le livre, et que trois eurodéputées écolos pensent être les modèles de la pauvre Sandrine Berger, sacrifiée sur l’autel de la narration.

Nous avons rencontré Maxime à l’occasion d’une Conversation européenne sur la manière de parler de l’Europe, organisée par EuropaNova, Europartenaires et Eurosorbonne le 21 mars dernier. Au menu : déficit de représentation de l’Europe, Yanis Varoufakis, Brassens et House of Cards.

Eurosorbonne : L’Union européenne, avec ses crises à répétition, est un théâtre formidable. Il y a un côté tragi-comique. L’UE, est-ce qu’il vaut mieux en rire ou en pleurer ?

Maxime Calligaro : On a fait un polar, on a essayé de tirer vers le noir et d’y mettre de la violence. L’UE est un projet qui s’est fait à l’écart du conflit, et dont le principe même est le compromis. Le problème c’est que le compromis c’est chiant, de l’eau tiède qui n’intéresse personne. Il a fallu mettre du conflit à l’intérieur des institutions pour y amener le lecteur, d’où ce choix d’une intrigue policière. Mais il n’y a pas que le noir. On travaille en ce moment sur une série pour France TV, mais ce sera une série comique.

Je pense qu’on peut partir de tout au niveau de l’UE, car c’est un terreau narratif qui n’a jamais été utilisé et un décor fantastique ! Selon Noé Debré (ndlr : le créateur de la série), le pire pour un auteur ce sont les préjugés. Il dit que quand tu es scénariste, t’es enserré dans des clichés construits par les éternelles mêmes séries policières. L’UE, c’est un terrain vierge qui n’a jamais utilisé et pour lui c’est que du bonheur !

Tu dis « En pleurer ou en rire ». On peut faire les deux. L’autre jour, une fonctionnaire de la Commission sous pression s’est défenestrée (ndlr : « haute fonctionnaire du service juridique de la Commission, Laura Pignataro avait été contrainte de défendre la nomination entachée d’irrégularités de Martin Selmayr, secrétaire général de l’institution »). C’est du House of Cards puissance mille, on sent qu’il y a du conflit. Et d’un autre côté le comique est partout au Parlement européen. Quand on était petit, on avait les blagues « C’est un Belge, un Espagnol et un Italien qui rentrent dans un bar… ». Et tous les jours on a un Italien, un Belge et un Espagnol qui rentrent dans un Parlement !

La comédie, le noir, le thriller (…) : il y a vraiment de la place pour tout. On bosse d’ailleurs sur un projet de comédie romantique sur le Brexit.

Un des personnages du roman, une fonctionnaire anglaise de la Commission, dit : « En amour comme en politique, il faut savoir discerner des chemins là où d’autres ne voient que des impasses. » Le Brexit, c’est une belle histoire d’amour qui a mal tourné ?

Je pense que ça n’a jamais été une histoire d’amour. C’était une espère de mariage de raison, très victorien. Ce qui est terrible avec le Brexit, c’est que la jeunesse britannique se rend compte maintenant que cette vieille fille qu’est l’UE a des choses à raconter. Il y avait cette espèce de désamour, où on ne s’aimait pas vraiment et où on n’avait pas grand-chose à se dire. Et quand la vieille fille part, on se rend compte qu’elle était un peu plus sexy que ce qu’on pensait.

Parler d’humains plutôt que d’institutions, est-ce que ce ne serait pas la meilleure manière de parler de l’UE ?

On n’a pas voulu raconter l’UE, ni sa politique, mais plutôt les hommes et les femmes qui gravitent autour et dans les institutions. Des hommes et des femmes qui sont parfois pour l’Europe, mais parfois contre ! On a essayé de donner la parole, sans caricaturer, à tout un écosystème. On a une certaine tendresse pour nos personnages. Il y a un théoricien de la narration qui dit qu’il y a deux genres d’histoires : celles qui sont portées par des personnages forts, et celles qui sont portées par des intrigues fortes. L’intrigue au niveau européen est inexistante, il faut donc des personnages attachants.

Le plus important, c’est de raconter une histoire. Prends Yánis Varoufákis (ndlr : ministre grec des Finances en 2015) : le mec raconte une histoire géniale ! C’est un peu Charles Bronson dans Il était une fois dans l’Ouest, qui débarque du train avec son harmonica et qui dit : « La ville est corrompue, le shérif Moscovici c’est un pourri, j’arrive et vous allez voir ce que vous allez voir. » On pense ce qu’on veut du type mais il débarque en bécane avec son cuir, il te dit que Bruxelles c’est Sodome et Gomorrhe et qu’il va te mettre de l’ordre dans tout ça. Fondamentalement, c’est une bonne histoire.

Parler d’histoires pour parler d’Europe, c’est un peu la leçon qu’on peut tirer du livre du coup ?

Oui. On m’a récemment demandé de raconter l’euro pour l’émission Foule Continentale. On y a réfléchi longtemps avec mon co-auteur. Et en fait, l’euro, c’est comme « L’Hécatombe » de Brassens : « Au marché de Brive-la-Gaillarde ; A propos de bottes d’oignons ; Quelques douzaines de gaillardes ; Se crêpaient un jour le chignon ». Les flics arrivent et on leur tape dessus. Morale de l’histoire : « Dès qu’il s’agit de rosser les cognes ; Tout le monde se réconcilie ». Personne n’est d’accord pour savoir ce qu’on va faire de l’euro, mais quand la Commission arrive pour dire « Non ! », bam, elle s’en prend plein la gueule ! Au final, qui a une fois été sanctionné par la Commission ? Personne.

Raconter des histoires sur l’Europe et donner les moyens aux gens de s’identifier à des personnages, c’est le meilleur moyen non pas de rendre l’Union sympathique, de la faire aimer ou détester, mais de la rendre plus familière.

On a pas mal parlé du bouquin dans des médias un peu europhiles, comme Le Taurillon. Est-ce qu’on est condamné, quand on parle d’Europe, à rester dans la bulle européenne ?

[Petit temps de réflexion] Non. Je prends l’exemple de Robert Menasse, un romancier autrichien. Il est est venu vivre à Bruxelles pendant plusieurs années. Au début, il a écrit un essai sur l’Europe qui ne s’est pas très bien vendu je crois… Puis il a écrit un roman, La Capitale, qui prend pour décor la Commission européenne et qui raconte des intrigues d’eurocrates. 350 000 exemplaires vendus en Allemagne. Si le Mouvement Européen allemand a 350 000 membres, je dis chapeau ! Quand on raconte des histoires, on peut passer la bulle et le périphérique bruxellois. On peut dépasser le tissu associatif, nécessaire mais qui n’est plus suffisant, du Taurillon, d’Eurosorbonne, des Maisons de l’Europe, des Jeunes fédéralistes… On a prit le polar parce que c’est de la littérature populaire. Chabrol disait qu’il était très difficile d’emmerder les gens avec un polar.

Il y a ça, et la série télé. France TV a pris un risque financier, mais faire quelque chose sur l’Europe est un risque qui n’avait jamais été pris avant ! Et ça peut payer, Menasse en est la preuve. Notre bouquin se vend bien a priori, mieux que des livres de politiques et de leurs poncifs sur l’Europe. Il y a donc un moyen de passer ce mur.

Noé Debré porte ce projet d’une série sur le Parlement depuis longtemps, et nous racontait le double mur qu’il a rencontré. T’as ceux qui aiment pas l’Europe, qui trouvent ça très chiant, qui la comprennent pas et ne veulent pas la voir sur petit écran. Et t’as ceux qui aiment trop l’Europe et qui disent : « Mais vous voyez l’euro-scepticisme, on ne va pas rire de l’Europe, on ne va pas la bousculer ! » C’est une erreur.

Il y a un déficit de représentation de l’Europe. Si je te dis « Maison Blanche » et « Washington » tu penses à West Wing, House of Cards, Les Six Jours du Condor… Si je te dis « Bruxelles » et Berlaymont, tu vois trois drapeaux bleu et jaune qui flottent au vent mais il ne s’est rien passé, ton imaginaire n’a rien invoqué.

Ceux qui ne veulent pas rire de l’Europe ou raconter ses petits travers lui font du tort. C’est terrible, ça amène cette idée que l’Europe est trop fragile pour être un peu bousculée. Et ça, c’est une erreur fondamentale.


Rendez-vous jeudi 25 avril pour une Conversation européenne sur l’Europe sociale : Petits pas, grand saut ou gros mythe ? Plus d’informations ici, et inscription gratuite ici. Pour ne rien gâcher, la rencontre sera suivie d’un verre.

Nezim Tandjaoui

Rédacteur en chef, souvent en train d'essayer d'écrire.

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