L’Europe de la défense à l’aube d’une nouvelle ère

Pour répondre aux défis mondiaux en matière de défense, 23 États membres de l’Union européenne se sont favorablement positionnés en faveur d’une coopération renforcée dans le domaine militaire. Une avancée teintée d’un symbolisme fort qui ravive les espoirs inassouvis du siècle dernier.

Tabou absolu depuis l’échec de la Communauté européenne de défense (CED), l’idée d’un regroupement étatique dans le domaine militaire a longtemps été un sujet brûlant sur lequel peu d’États se sont risqués. Pourtant, est sortie du magma des conflits mondiaux et des bouleversements politiques récents, une impérieuse nécessité. Celle de passer outre la brûlure au fer laissée par la CED, d’anticiper la mutation des rapports avec les États-Unis pour (enfin) doter l’UE d’une coopération de la défense, et faire d’elle dans le futur, un acteur susceptible d’activer le levier de la force –tristement si important dans la real politik – pour défendre ses positions.

Cela dit, il faut rester prudent quant à la signature des 23 États membres de la coopération structurée permanente (CSP). Malgré « le moment historique » défendue par la Haute représentante Federica Mogherini et l’optimisme qui a accompagné l’effet d’annonce, l’évolution de cette structure commune sera une véritable épreuve du feu. Puisque les projets en son sein seront sélectionnés sur le mode de l’unanimité, cela laisse peu d’espoir pour que la coopération soit rapidement efficace, tant est qu’elle le soit un jour. Ceci explique aussi peut-être, que certains États qui se défient de l’Union et des atteintes à leur souveraineté aient décidé de participer à une coopération renforcée dans ce domaine hypersensible. Pourtant, les menaces qui planent sur l’Union européenne la rendent plus que jamais une exigence à sa survie.

Du marasme au développement commun

En 1950, pour limiter les conséquences du réarmement allemand, l’idée de Jean Monnet est de le structurer autour d’un cadre européen, c’est de là que naissent les ambitions communes de la défense. Pourtant initiatrice du projet, la France ne ratifie pas et conduit au fameux échec de la CED le 30 aout 1954. Une plaie restée béante pendant soixante ans ; la coopération militaire et de défense étant devenu un sujet appartenant davantage au passé qu’à l’avenir.

Un revirement s’est opéré à l’aune des déclarations du président Juncker en septembre 2016 et la volonté de se concentrer sur le thème de la sécurité en Europe. L’étincelle une fois lancée, le feu n’a pas tardé à prendre. Le discours sur l’état de l’Union avait permis d’annoncer le lancement du Fonds européen de défense suivi de propositions de la Commission énoncées dans un plan d’action, initiative soutenue par le Conseil européen la même année. L’idée de ce fonds est soutenue par une idée économique : éviter les doublons en matière de défense et obtenir un meilleur ratio coût-avantage. C’est d’ici que le phénix renaît de ses cendres et amorce les prolégomènes d’une inédite Europe de la défense. Le fonds est lancé depuis le 7 juin 2017 avec un budget de 5.5 milliards par an à compter de 2020.

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La coopération structurée permanente

Cette coopération a été rendue possible grâce au Protocole 10 du Traité de l’Union européenne (TUE). Cette possibilité n’avait, jusque-là, pas encore été activée malgré son ajout par le Traité de Lisbonne en 2009, lui valant le surnom de « beauté dormante ». 23 États membres (l’Irlande, le Portugal, le Danemark, Malte et le Royaume-Uni n’en font pas partie) se sont positionnés le 13 novembre 2017 en faveur d’un document à l’intérieur duquel 20 engagements ont été pris pour « permettre de développer davantage [les] capacités militaires » et « renforcer [l’] autonomie stratégique » dans l’Union (F. Mogherini).

Particulièrement, l’objectif est de développer la coordination, augmenter les investissements et le développement d’infrastructures en matière de défense. L’officialisation de la CSP aura lieu lors du prochain Conseil européen en décembre. Les premiers chantiers seront largement concentrés sur l’amélioration de la recherche autour du matériel militaire (chars, avions de combat et de transport, technologie des drones et la communication par satellite notamment).

La CSP est une nouvelle pièce du puzzle défense. Elle doit s’intégrer à un agrégat d’outils interdépendants. En premier lieu, l’Examen annuel coordonné en matière de défense (CARD) analyserait les dépenses et les investissements nationaux afin d’identifier les opportunités potentielles de collaboration. Ensuite, le Fonds européen de défense impulsera financièrement la coopération de la recherche à la phase de développement des capacités pour les projets éligibles. Enfin, la CSP développera les projets identifiés par le CARD. Par conséquent, cette coopération pour améliorer les économies et rationaliser l’investissement reste encore très loin des ambitieux projets militaires du siècle dernier. Elle possède, cela dit, le mérite de poser une pierre angulaire pour des évolutions futures.

La réponse à un contexte géopolitique hostile

Avec la mutation des positions transatlantiques, les cartes de l’ordre mondial sont rebattues. Dans un contexte de cristallisation des conflits, l’élection de Donald Trump a fragilisé la situation de l’Union. En plus de cet affranchissement forcé, une prise de conscience générale est apparue à l’aune des velléités russes en Crimée, des attentats terroristes en Europe et du Brexit. Indéniablement, ces événements ont encouragé les États membres à s’organiser. Présente lors du sommet, la ministre de la défense allemande Ursula von der Leyen a réagi avec limpidité à la situation actuelle de l’Union : « Personne ne va résoudre à notre place les problèmes de sécurité que l’Europe a dans son voisinage. Nous devons le faire nous-mêmes ».

En effet, l’instabilité autour du territoire de l’Union a atteint ces dernières années un stade préoccupant. A l’Est, les provocations russes telles que les ingérences illégales dans les espaces marins et aériens d’États membres sont devenues récurrentes. Au sud, la criminalité organisée issue des États défaillants touche les côtes européennes tandis qu’au Moyen-Orient, le terrorisme menace au quotidien la vie des citoyens européens. Ce constat troublant souligne un état de fait convenu : la sécurité n’a jamais été autant menacée. Alors que l’Europe s’est efficacement unie il y a 70 ans dans le but de faire naître la paix sur son territoire, saura-t-elle accomplir son destin une nouvelle fois pour préserver cette précieuse félicitée ?

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