Suisse : l’audiovisuel public résiste

Lors d’une votation qui s’est tenue dimanche 4 mars, les Suisses ont très majoritairement voté contre la suppression de la redevance pour l’audiovisuel public. Un signal fort, alors que de nombreux pays débattent quant à la privatisation du service public.

C’est pourtant l’un des pays les plus libéraux d’Europe. La Suisse, qui a privatisé quasiment tous ses services publics (eau, transports, écoles, prisons…) ne sera pas le premier pays d’Europe à privatiser 100% de ses médias. Les journaux et les sites d’actualités ne bénéficient d’aucune subvention, seulement d’un allègement des tarifs postaux dans le cas de la presse écrite, tandis que l’audiovisuel public dispose d’un budget de 1,37 milliard de francs suisses (1,2 milliard d’euros). Cet argent est reversé à 90% à la SSR, la Société suisse de radiodiffusion et télévision, équivalent de Radio France et France Télévision, et à 10% pour une trentaine de chaînes de télévision et de radio locales.

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Mais cette redistribution n’est pas du goût de tous, et un collectif de citoyens très libéraux, majoritairement issus de la Suisse alémanique (plus peuplée et plus riche) ont décidé qu’ils ne souhaitaient plus mutualiser les moyens pour des médias qui traitent de façon égalitaire les trois parties de la suisse, et les quatre langues (allemand, français, italien et romanche). Leur but était que l’audiovisuel public soit racheté aux enchères par des investisseurs privés, afin de libéraliser le marché. Une issue très peu probable, dans la mesure où les chaînes locales de zones rurales ne sont pas rentables, et que le marché aurait sûrement été trusté par des annonceurs français, italiens ou allemands.

Une initiative libérale pour ne plus partager les frais

En Suisse, des citoyens peuvent soulever un débat public sur un aspect de la constitution qu’ils souhaitent modifier, et s’ils récoltent plus de 100 000 signatures de leurs concitoyens, cette proposition est votée au niveau national, lors de l’une des quatre votations annuelles. Le collectif libéral n’a pas eu de mal à réunir 112 000 signatures, selon Nicolas Jutzet, 22 ans, président francophone du comité, et à lancer l’initiative No Billag, du nom de la compagnie en charge de la collecte de la redevance.

«Cette initiative a été rédigée de façon extrêmement détaillée, contrairement à certaines initiatives où seul le principe est voté, et où le parlement doit rédiger une loi d’application, explique le député libéral radical Laurent Wehrli, Président de l’association contre l’initiative. Cela signifierait qu’au premier janvier 2019, il n’y aurait plus d’audiovisuel public. Ce serait une attaque contre la cohésion nationale».

Un rejet massif de la proposition

Mais malgré des sondages de janvier qui prévoyaient un «oui» à la suppression de la redevance, c’est finalement le «non» qui l’a emporté très massivement. 54% de la population s’est déplacée, soit 9 points de plus que la moyenne des votations, et 71,6% d’entre eux ont voté contre l’initiative libérale. Pour qu’une initiative soit acceptée, il faut que plus de la moitié des 25 cantons suisses l’adoptent.

Dans le cas de No Billag, pas un seul canton n’a approuvé la mesure. Un rejet net et massif, historique, au regard des résultats souvent mitigés des votations : les victoires ou les défaites nettes sont rares. Cependant, cela ne représente pas un triomphe pour la radiotélévision publique, qui l’a échappé belle et a essuyé de nombreuses critiques.

«La RTS (radiotélévision suisse, ndlr) va devoir tirer les bonnes leçons de tout cela et se réformer. C’est une structure qui doit se rajeunir et se dynamiser» indique à Libération Thomas Wiesel, humoriste suisse reconnu au-delà des frontières helvétiques. La RTS a d’ores et déjà annoncé que la redevance audiovisuelle, actuellement la plus chère au monde – 451 francs suisses (391 euros) – sera abaissée à 365 francs suisses par an (311 euros). Jusque-là, seuls les foyers disposant d’une télévision ou d’une radio devaient payer cette redevance, dès l’année prochaine, tous les foyers sans exceptions seront concernés.

Des débats dans d’autres pays

La décision prise ce week-end en Suisse était décisive pour les médias européens : en Allemagne, en Espagne, en France, des voix s’élèvent pour remettre en question le service public et le soutien étatique aux médias. Emmanuel Macron a ainsi annoncé une réforme de l’audiovisuel public d’ici la fin de l’année 2018. Des propositions concrètes devraient arriver bientôt, alors que le chef de l’État aurait déclaré en janvier que l’audiovisuel public était une «honte pour la République».

En Allemagne, la Cour constitutionnelle planche sur une réduction de la redevance, devant la grogne des partis d’extrême droite qui considèrent la redevance audiovisuelle comme une taxe imposée. En Espagne, il n’existe pas de redevance, l’État dispose d’un budget alloué aux médias publics, mais ce budget a été réduit par la crise économique. En Grèce, Ellinikí Radiofonía Tileórasi, la chaîne de télévision publique financée à 88% par la redevance a été fermée par l’État sans préavis le 11 juin 2013, à 23 heures. L’annonce avait été faite le jour même, et 2000 journalistes perdirent leur emploi. La chaîne fut rétablie deux ans après ; elle avait été remplacée par une chaîne restreinte qui n’avait pas suscité l’approbation du public.

Dans un climat de défiance envers l’État et les médias, l’audiovisuel public est régulièrement mis sur la sellette par les franges les plus libérales et conservatrices de la population. Pourtant, les enquêtes d’opinion montrent que de nombreux citoyens sont attachés à leurs médias publics, et que ces chaînes qui promeuvent la diversité de chaque pays continuent à dispenser une information de qualité.

Elena Blum
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Présidente d'Eurosorbonne, co-fondatrice du journal, journaliste en reprise d'études, j'aime le bourgogne blanc, les chats et l'idée d'une Europe fédérale.
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