Indépendance de la Catalogne : Retour sur une année de désillusions

Le 27 octobre 2017, le parlement Catalan déclarait l’indépendance de la région et voyait se déchainer la foudre madrilène. Depuis, les interlocuteurs espagnols et catalans peinent à trouver un arrangement, neuf anciens dirigeants régionaux sont toujours emprisonnés en attente de leur procès pour « rébellion » et le débat entre indépendantistes et unionistes s’est mué en véritable guerre idéologique.

Pour rappel c’est en 1714, lors de la prise de Barcelone par le roi Felipe V, que la région perd son indépendance pour devenir l’une des dix-sept communautés autonomes d’Espagne. Elle garde de cette époque quelques privilèges : sa langue, le catalan, sa police, les Mossos d’Esquadra, et son gouvernement. Aujourd’hui, la Catalogne représente environ 20% du PIB du pays. En tant que région dynamique, elle accuse l’Espagne de drainer ses richesses en lui refusant le contrôle de ses impôts. L’année 2012 avait marqué un tournant après le rejet du gouvernement d’Espagnol d’un pacte fiscal destiné à résoudre le problème. Le président catalan de l’époque, Arthur Mas, avait alors annoncé une nouvelle ligne: celle de la construction d’un Etat catalan souverain. Les revendications autonomistes historiques s’étaient ainsi transformées en revendications indépendantistes.

Entre 2010 et 2017, le nombre d’habitants en faveur de l’indépendance est passé de 15 à 40%. C’est en s’appuyant sur ces chiffres que le successeur d’Arthur Mas, Carles Puidgemont avait annoncé en juin 2017 l’organisation d’un référendum qui portait sur la question : « Voulez-vous que la Catalogne soit un Etat indépendant sous la forme d’une république ? ». Le 1er octobre, le oui l’emportait à 90% avec un taux participation de seulement 42,3%. L’Etat Espagnol déclarant le vote « illégal » et « inconstitutionnel », avait envoyé sur place 10000 policiers et gardes civils pour saisir le matériel électoral. Une action brutale qui avait fait près de 1000 blessés. Un mois plus tard, et selon la loi référendaire, le parlement déclarait l’indépendant de la Catalogne. Dans la foulée, le gouvernement espagnol déclenchait l’article 155 de la Constitution espagnole, plaçant sous tutelle la région.

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Une nouvelle ère de négociations?

Depuis le référendum, la situation semble s’être éclaircie. Côté espagnol, le conservateur Mariano Rajoy a du céder sa place de chef du gouvernement au socialiste Pedro Sanchez après avoir fait l’objet d’une motion de défiance. Ce dernier a rapidement annoncé vouloir « rétablir la normalité » après la tentative de sécession du 27 octobre. Ce remplacement a par ailleurs coïncidé avec la fin de la mise sous tutelle de la Catalogne, le 1er juin. Côté catalan, Quim Torra a succédé à Carles Puigdemont, exilé en Belgique. Dès juin, le nouveau premier ministre et le président catalan se sont accordés pour remettre en marche la Commission bilatérale de coordination entre les deux gouvernements, nommée Etat-Généralité, dont l’activité était perturbée depuis 2011. Dans une otique de dégel, Pedro Sanchez a accepté le retrait des recours déposés par le Parti Populaire de Mariano Rajoy devant le Tribunal constitutionnel contre plusieurs lois sociales catalanes et a déclaré vouloir répondre aux demandes des catalans en matière d’investissement et de financement. Il a également validé le transfert des dirigeants indépendantistes en détention préventive dans des prisons de Catalogne, sans pour autant accepter l’abandon des poursuites.

Si la situation s’est apaisée, le gouvernement espagnol garde une ligne claire : il n’existe pas de marge de négociation possible sur le sujet de l’autodétermination, ce droit n’existant pas dans la Constitution espagnole. En 2017, l’actuel chef du gouvernement avait d’ailleurs soutenu la mise sous tutelle de la région. Un instrument qu’il considère « légitime » et qu’il « n’hésitera pas à utiliser si nécessaire ». L’indépendance ne semble donc toujours pas au programme, mais Pedro Sanchez continue de tendre la main aux indépendantistes qui ont participé à son accession au pouvoir. En ce sens, il a proposé le 3 septembre, avec le soutient du parti radical de gauche, Podemos, la tenue d’un référendum consultatif pour un nouveau statut de la région qui garantirait davantage d’autonomie. Une proposition vivement rejetée par les dirigeants indépendantistes qui ont estimé que la proposition arrivait trop tard et que « Le processus d’indépendance est irréversible ».

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Les prisonniers politiques, « facteur de cohérence de l’indépendantisme ». 

La question des prisonniers politiques demeure l’un des principaux sujets de discorde entre les indépendantistes et le gouvernement espagnol. A la suite du référendum, treize dirigeants séparatistes sont accusés de « rébellion » et parmi eux, neuf sont en détention provisoire, à la prison de Lledoners, en Catalogne. Dans le donjon du pouvoir politique réel de Catalogne, l’on retrouve Jordi Cuixtart, ancien président de l’association indépendantiste Omnium Cultural, Jordi Sanchez, ex-président de l’ANC, mais aussi Oriol Junqueras, ancien président du gouvernement catalan et président de la Gauche république de Catalogne (ERC), et Carme Forcadell, ex-présidente du parlement régional. Les quatre dirigeants restants se sont enfuis à l’étranger, Carles Puigdemont notamment. Arrêté en Allemagne sous le coup d‘un mandat d’arrêt européen, il a échappé de peu à l’extradition pour un « délit de détournement de fonds publics », le tribunal allemand ayant rejeté le chef d’accusation de « rébellion ».

Ses co-dirigeants, moins chanceux, risquent une peine de 25 ans de prison. Or, l’issue du procès est particulièrement importante pour les dirigeants indépendantistes pour qui le sort des prisonniers est devenu un véritable argument de mobilisation. Depuis des mois, les catalans accrochent un peu partout dans les villes des rubans jaunes, en signe de soutient aux prisonniers et des banderoles « Llibertat presos politics » (Libérez les prisonniers politiques) se multiplient aux fenêtres des immeubles. La fête nationale de la Catalogne, la Diada, le 11 septembre leur était dédiée. Elle a rassemblé, comme l’année précédente, environ un million de personnes. Pour Michel Iceta, chef de file des socialistes catalans, « le principal facteur de cohésion de l’indépendantisme est l’emprisonnement de ses dirigeants ».

Un peuple catalan divisé

Le peuple catalan semble donc soudé face à la répression qu’il a subi, et subi toujours depuis le référendum d’octobre 2017. La Diada et l’anniversaire du référendum, très largement célébré ce premier octobre dans les rues de Barcelone, en témoigne. Mais une fracture existe toujours entre les pros et anti-indépendance. Une division qui se manifeste physiquement dans ce que la presse espagnole a nommé la « guerre des rubans jaunes ». Ces symboles attachés sur les édifices, dans les arbres, sur les façades des maisons par les indépendantistes ne sont pas au goût des unionistes qui se rassemblent pour les retirer. Des scènes qui conduisent parfois à la violence dans les rues. Les élections régionales avaient démontré une répartition quasi-similaire des votes dans les deux groupes. Les indépendantistes regroupant Ensemble pour la Catalogne (JxC), ERC et Candidature d’Unité Populaire (CUP) avaient récolté 47,5%, contre 43,3% pour leurs opposants, constitué du Parti socialiste Ciudadanos et du Parti Populaire.

Au sein même des rangs indépendantistes, une fracture s’est crée entre les modérés, ERC, et les radicaux. En mai, alors que la catalogne se trouvait toujours sous tutelle, les premiers avaient notamment demandé à Quim Torra de quitter la voie de la désobéissance pour pouvoir rétablir le fonctionnement normal des institutions et former un gouvernement qui apporterait une réponse « aux problèmes de Catalans, qu’ils soient indépendantistes ou pas ». De son côté Quim Torra, qui appelle les catalans à « occuper les rues et faire la république », s’est, dans les faits, assagi depuis l’accession au pouvoir de Pedro Sanchez pour favoriser un dialogue. Un revirement qui déplait aux radicaux qui accusent le nouveau président d’avoir repris une « politique autonomiste ».

« En ce jour d’espoir et de souffrances, les citoyens catalans ont gagné le droit d’avoir un Etat indépendant sous la forme d’une République », annonçait Carles Puigdemont le soir du scrutin du 1er octobre 2017. Cette indépendance, si proche il y a un an, semble aujourd’hui lointaine et utopique. Et si la mobilisation ne semble pas avoir faiblie, la désillusion est bien présente. Les propos d’Abert Tello, archiviste catalan, recueillis par Sandrine Morel dans Le Monde en témoignent: « Il semble qu’ils ne cherchaient qu’à négocier. Que c’était du bluff. Il n’y a plus de plan maintenant ».

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