Retour sur la conférence : l’Europe de la défense, avec Jean-Yves Haine

Le 20 mars dernier, le think tank Europa Nova organisait une conférence intitulée « L’échec de la CED et l’évolution de l’Europe de la défense ». La longue intervention de Jean-Yves Haine, chercheur à l’IFRI, a ainsi été l’occasion de mieux comprendre près de 70 ans de relations euro-américaines.

Pour Jean-Yves Haine, spécialiste des questions de sécurité européenne et atlantique, l’introuvable défense européenne se structure autour de trois configurations : le temps bipolaire, le temps unipolaire et le temps multipolaire. Très fortement contraignants pour les États européennes, ces trois temps obligent ainsi ces derniers à se comporter de telle ou telle manière.

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Après la Seconde Guerre mondiale, les États européens sont d’abord confrontés, au cours de la guerre froide, à un monde marqué par la bipolarité. Le début des années 1950 voit alors les Américains prendre une double décision : le Plan Marshall, pour renforcer les pays d’Europe de l’Ouest et un traité, afin de rassurer ces pays en cas d’agression soviétique : l’Organisation du traité de l’Atlantique nord (OTAN). « Cette dernière est le fruit d’une initiative des Britanniques qui ne souhaitaient pas se retrouver seuls – comme en 1940 – à attendre près d’un an l’entrée en guerre américaine. » précise Jean-Yves Haine.

L’échec de la CED tue l’autonomie stratégique européenne

Mais le réchauffement des tensions avec les Soviétiques (Guerre de Corée) rend nécessaire un renforcement de la défense à l’Ouest. « Se pose alors la question du réarmement allemand. D’où le projet français de Communauté européenne de défense qui vise justement à européaniser ce réarmement. » Mais la CED échoue finalement face aux refus des communistes et des gaullistes en France. « La défense européenne devient alors américaine » ajoute-t-il.

L’échec de la CED tue l’autonomie stratégique européenne mais rend possible l’Union européenne (UE), selon le chercheur. « Les institutions européennes l’oublient souvent mais c’est la garantie américaine qui a permis la paix et donc la réconciliation européenne, et non l’inverse ! ».

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La miraculeuse fin de la guerre froide – sans conflit militaire – marque l’entrée dans un monde unipolaire où domine, seule, l’hyperpuissance américaine. Et Jean-Yves Haine d’ajouter : « Mais c’est alors qu’Européens et Américains ont généré leur propre péché originel. »

D’abord, en Bosnie, les Européens ont été incapables de s’entendre, obligeant les États-Unis à intervenir. « Pour les pays d’Europe centrale et orientale, cela a été le signe que l’Union européenne serait une machine économique, mais pas stratégique, militaire et diplomatique. »

La Bosnie et le maintien de l’OTAN : « les deux péchés originels »

Ensuite, les Américains ont commis le leur en ne mettant pas fin à l’OTAN, mieux, en l’élargissant aux pays de l’ex-bloc de l’Est. Cela a changé la perception russe, d’autant que l’OTAN se transforme alors en une organisation qui fait la guerre, en Yougoslavie puis au Kosovo. La Russie est repoussée à la marge de la sécurité européenne et les États-Unis sont alors toujours au cœur de la défense européenne.

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« L’Europe est alors dépendante de choix non pas stratégique mais de politique américaine ». Par exemple, en 2003 avec l’Irak, l’Union européenne, totalement divisée, est inexistante et ne compte pas dans ce dossier.

Selon Jean-Yves Haine, le sursaut vient alors du Haut représentant Javier Solana qui, en écrivant une stratégie commune de sécurité à l’été 2003, réalise ainsi une première réflexion sur les menaces communes en Europe. De plus, a lieu la première intervention sous drapeau européen (Opération Artémis en République démocratique du Congo, juin-septembre 2003), permettant de créer des solidarités entre participants via des opérations « ce qu’avait compris le Président Chirac ».

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« L’année 2014 marque l’amorce d’un monde multipolaire » explique Jean-Yves Haine. Davantage d’acteurs, de crises et de conflits sur la scène internationale, mais donc aussi des crises moins importantes car il s’agit de crises régionales. « Pour l’UE, cela a une conséquence fondamentale : le voisinage européen relève désormais du ressort des Européens, et de personne d’autres » estime-t-il.

Multipolarité : crises régionales, réponses européennes

Ainsi, lors de la crise ukrainienne, les Américains – qui ont besoin des Russes pour obtenir un accord avec l’Iran sur son programme nucléaire – laissent les Européens régler cette crise eux-mêmes. Naît alors le « format Normandie » (Allemagne, France, Russie, Ukraine), entre Européens exclusivement.

Pour conclure, Jean-Yves Haine estime que « l’Ouest a gagné la guerre froide, mais a perdu la guerre qui suit ». Sans cautionner la politique russe, il relève qu’il aurait été préférable d’intégrer la Russie à une organisation minimale où cette dernière aurait pu parler aux Européens des questions de défense. « On aurait dû faire Vienne, on a fait Versailles » ajoute-t-il.

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Quant à l’Europe de la défense, elle se réveille avec Donald Trump. Mais de multiples obstacles demeurent. « La culture stratégique en Europe reste fondamentalement différente selon les États. » explique-t-il. L’acceptation des risques est également très variable.

Et enfin, les capacités militaires sont toujours un problème alors que la plupart des budgets militaires ont baissé depuis la fin de la guerre froide. Le Brexit marque également le départ d’une des deux seules véritables puissances militaires européennes (avec la France). A l’heure où le voisinage européen s’est transformé en arc de crise, le chantier de la défense européenne reste entier.

Josselin Petit
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Rédacteur à Eurosorbonne, je suis passionné par la politique au niveau européen et le numérique.
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